Claudia : Razlog et la Bulgarie... mes premières impressions

Razlog, petite ville du sud de la Bulgarie... c'est d'ici que je vous écris, de ce lieu où la montagne de Pirin s'élève majestueusement, comme une omniprésente gardienne de la ville. Pendant les journées de soleil, son profil apparaît clair et éraflé, ainsi, ses cimes couvertes de neige s'imposent à la vue des « Razlogiens », qui en exaltent constamment la sacrale beauté dans leurs chants populaires. C'est depuis environ un mois et demi que je vis immergée dans ce paysage, se réveillant seulement maintenant du repos silencieux passé sous la neige hivernale. Après un long périple, en partant de Marseille, en passant par l'Italie et en atterrissant à Sofia, un bus m'a finalement amené à destination après 155 km de route montagneuse.

 

En descendant du bus, Kostadinka, Magdalena et Stefcho – les membres de l'association où se déroule mon stage- étaient déjà à la gare en train de m'attendre. Les mots, les sourires, la curiosité nous ont envahis dès le premier instant. Ainsi, mon soulagement d'être enfin arrivée s'est mélangé à l'intuition d'avoir atterri dans un endroit où la vie se passe très simplement, où le froid est estompé par la chaleur humaine et la joie de se retrouver autour d'une table. Les jours suivants, et encore maintenant, j'ai eu parfois la sensation de me retrouver dans ma petite ville natale, se situant environ à150 km de Naples, dans le sud de l'Italie … c'est pratiquement la même distance qui sépare Razlog et Sofia. Les visages ridés des femmes âgées, avec les cheveux parfois cachés sous des épais foulards en laine ; les voix qui résonnent fortes dans les rues ; les gens âgés qui se retrouvent tous les matins assis devant les portes des maisons et des bars ; les enfants qui s'amusent à jouer dans la rue …. Cela m'a rappelé beaucoup de souvenirs. 

Je n'ai jamais aimé les descriptions réductives, ni les exotismes de voyageurs, mais je ne peux pas nier que j'ai été envahie par l'enthousiasme de la découverte et par une multitude de sensations et d'émotions. J'ai été frappé par les odeurs, par l'intensité des moments de convivialité, par l'emphase du chant et de la musique. De même, la sensation de m'intégrer progressivement à la vie de mon voisinage, de l'association (qui est super stimulant) et de la ville me remplit de joie. Je ne connais pas le bulgare, bien que je commence à comprendre et à gérer des conversations simples, parfois avec quelques mots en Razloski (le dialecte local), qui font sourire tout le monde. Néanmoins, je n'ai pas trop de difficultés à communiquer : les gens prennent le temps d'essayer de saisir mon langage imprécis.

Un jour Kostadinka m'a raconté que l'association avait adopté une phrase de l'écrivain bulgare Tchudomir pour décrire un de leurs projets, celle-ci était : « Le monde est comme une kretchma, asseyez-vous à une seule table ». Ainsi, curieuse, je lui ai demandé : « Qu'est-ce que c'est la kretchma ? ». « Tu dois y aller, absolument, c'est une expérience ! » me répondit-elle. Un jour, en effet, je m'y suis retrouvé complètement par hasard. J'ai juste suivi des musiciens de zourna (particulière flute en bois) et tpan (grand tambour) que j'avais rencontré en bas de chez moi. J'ai pris leur même chemin, d'autres gens les suivaient aussi. Un grand feu avait été préparé dans un champ à l'entrée de la ville pour célébrer l'anniversaire de la fin de la domination ottomane. Les horo (danses circulaires collectives) commençaient ...les danses ont continué jusqu'à ce que la neige descende pour les interrompre. Peu de gens sont restés sur place, la plupart étaient des hommes : ils sont tous rentrés dans la krecthma qui était à côté du champ.

 

Stefcho et moi les avons suivis. Dans une salle très modeste, il y avait une grande table qui réunissait enfants, jeunes, adultes et vieux. L'odeur de charena sol (épice utilisée notamment pour assaisonner la viande et les pommes de terre) et de rakia (eau de vie très populaire dans les Balkans) se mélangeaient au son puissant des voix. De la viande grillée, de la salade de choux, accompagnés par le vin rouge et la rakia, étaient à table. Chacun se servait et partageait le repas avec les autres. Les rires étaient forts, l'ironie et les blagues ne s'arrêtaient pas ! La nourriture était abondante, la joie éclairait les visages des gens.

Après peu de temps, la musique a été réclamée, les musikanti ont recommencé à jouer. Une folie exagérée avait envahi la salle, les gens se levait pour danser, ils demandaient aux musiciens de jouer leurs chansons favorites et ils les payaient en mettant des billets enroulés dans les trous des flutes. La soirée semblait interminable, seulement la fatigue et l'alcool ont aidé à calmer les esprits. La fin de la fête a été définitivement décrétée quand une musique « disco » s'est soudain substituée aux tpan et aux zourna.

Le lendemain, en écoutant mon récit, quelqu'un m'avait dit que la kretchma avait été le seul espace de sociabilité ayant réussi à survivre pendant la crise de la période post-communiste. Ou, peut être c'est l'inverse ! Les gens ont réussi à survivre à la crise grâce à la fréquentation de ce lieu quelques parts catharsique, où l'alcool, le partage et la dérision aidaient l'oubli des inquiétudes et rappelaient aux hommes les choses les plus simples et en même temps le sens le plus profond de la vie. Se retrouver ensemble autour d'une table, jouir de ce que l'on a … c'est une sensation que j'ai éprouvée beaucoup de fois depuis que je vis ici.

Les excursions dans la montagne de Pirin -avec l'équipe de l'association et leurs amis- ont été également des expériences inoubliables. Dans la magnificence du paysage, la chaleur du refuge nous accueillait après la fatigue de la montée. Ici le froid disparaissait : nous étions tous assis à  table, à côté de la cheminée, en partageant la nourriture achetée d'avance ou sur place, évidemment accompagnée par la rakia et le vin rouge. Souvent, ces repas sont accompagnés d'une musique « disco-folk », quand elle s'arrête, les danses et les chants populaires commencent. Une fois, deux autres volontaires et moi avons essayé d'accompagner à l'accordéon, à la guitare et à la clarinette des femmes qui chantaient.

Quelques jours après, elles nous ont organisé avec les autres musiciens de leur groupe folk une fête-surprise. L'émotion a été forte, la soirée était complètement inattendue et « spontanément organisée » comme une sorte de bienvenue. J'ai voulu dans ces quelques lignes exprimer mes émotions les plus fortes, mon parcours de découverte et la joie intense des rencontres. 

Je vois souvent des commerçants de bibelots vendre des pommes de terres dans leur magasin ... on sait jamais, si quelqu'un en les voyant a envie de les acheter ! J'ai rencontré des gens qui espéraient gagner quelques leva (monnaie bulgare) en rendant des simples services, en accompagnant des gens au bus, par exemple, en vendant des balais en paille dans le village, ou du vin et du miel sur les routes nationales.Certes, l'enthousiasme ne me rend pas non plus aveugle à l'égard des difficiles conditions sociales et économiques qu'une grande partie des gens, jeunes et moins jeunes, vivent sur place. 

De même, l'émigration à l'étranger – USA, Canada, Nord-Europe, Italie, Espagne - ou dans les grandes villes est un phénomène extrêmement présent. Au début, je me demandais où étaient les jeunes de mon âge. Je faisais la connaissance uniquement de gens adultes ou de gens beaucoup plus jeunes que moi. J'ai compris ensuite qu'une partie d'entre eux n'est pas là. Ils vivent à Sofia ou quelque part à l'étranger pour les études ou le travail.

Parfois, ils n'ont pas toujours envie de retourner dans leur ville natale, d'autres fois ils vivent avec la nostalgie de leurs repères familiaux, culturels et sociaux.

Certes, les contradictions sont un leitmotiv de nos vies et de nos sociétés … les choses n'ont pas une seule couleur, mais les nuances et les tonalités sont multiples et complexes. La vie et la mort s'escortent… les murs de Razlog et les portes des maisons sont recouvertes d'affiches de gens disparus... mais derrière ces mêmes murs et portes, la vie gagne en puissance et continue à s'exprimer dans sa charmante simplicité.