Emilie (FR) : Yom el go3ma, vendredi, une fin de semaine pas comme les autres.

Cela fait une semaine que le pays connait un climat de peur, de tension, de stress, de fatigue. Les premiers jours étaient particulièrement forts. Voir cette mobilisation populaire si déterminée, si pacifique était pour moi, pour nous autres européens, un signe fort qu’une étape était déjà franchie. Malgré les couvre-feux, les comités de citoyens qui s’organisaient, internet toujours coupé, le travail qui ne pouvait pas reprendre, nous avons cru chaque jour un peu plus au « Power of the people ». Les femmes, les hommes, les jeunes, les vieux, les riches, les pauvres, les chrétiens, les musulmans, les arabophones, les anglophones et même les francophones… une mixité incroyable était dans la rue.

On voyait dans leurs yeux la fierté de prendre en main leur liberté, de vouloir sauver leur patrie, mais aussi une étonnante humilité mêlée de rage de vivre. Même un peuple caractérisé comme docile envers son gouvernement peut, un jour, crier au monde entier combien il aime son « baladi, baladi, baladi ».

Mais, depuis deux jours, les choses ont encore changé. Les tensions sont montées d’un cran, les rebondissements apparaissent de plus en plus orchestrés, les rumeurs courent, courent… les doutes et suspicions s’installent même chez les gens et même entre des amis. Les opinions divergentes s’expriment dans la rue depuis que celui qu’ils veulent voir tomber a pris la parole, joue sur les mots, sème encore plus le trouble. Ce discours fait écho, fait même des vagues…

Il n’en est rien. Malgré les peurs, le souhait de reconstruire le pays, de ne pas le détruire davantage, le peuple est encore dans la rue, prêt à affronter ceux qui ne sont pas d’accord, ceux qui veulent mettre le feu.

Ce que je raconte ne sort pas de mon imagination et s’est bel et bien passé dans les rues de cette ville que j’ai appris à connaître, à découvrir, chouaya chouya. Du jour au lendemain, d’un mouvement populaire inespéré, nous sommes en train de vivre une révolte désespérée pour mener une lutte courageuse le plus loin possible. Ce n’est pas ma révolution, ce n’est pas mon pays, mais c’est une réalité qui me concerne, qui nous concerne tous.

On parle d’expérience forte pendant un SVE. On parle de citoyenneté européenne, euro-méditerranéenne. On parle de rencontres riches, de moments inoubliables, d’apprentissage informel et j’en passe. Je confirme que jusque là, j’appréciais chaque instant de découverte interculturelle avec la plus grande attention, mais en l’espace de quelques jours, ma mission a pris tout son sens. Autant sur ma place en tant que volontaire à Alexandrie, mais aussi sur les limites. Je ne me place ni en sauveuse, ni en guerrière, mais tout simplement en citoyenne d’un monde qui nous échappe. Chacun de nous, à notre petite échelle, faisons partie avant tout d’un réseau d’êtres humains qu’il est important de protéger. En prendre conscience est déjà une étape significative…

« Avant, j’étais avant tout alexandrin. Maintenant, je suis égyptien-alexandrin. » (entendu par un jeune égyptien, le 5 février 2011, à Alexandrie.)