Sarah (FR) : impressions du Liban d'une volontaire française

Je suis Sarah Lecolle, française de Marseille de 27 ans, et je suis arrivée en octobre 2010 à Beyrouth pour y effectuer un Service Volontaire Européen (SVE) d’un an dans l’association Khayal.

Ce post est destiné à donner un aperçu, malheureusement incomplet (car il y a trop à dire et qu’il faut bien faire un tri), de mes premières impressions quand je suis arrivée au Liban.

Ce qu’on imagine avant de partir est toujours assez différent de ce qu’on découvre sur place. Et il faut reconnaître qu’en France, on parle assez peu du Liban, sauf quand il s’y passe quelque chose de grave, et encore… Quand j’ai repéré Khayal sur internet, il y a un an, j’étais donc assez peu renseignée sur le Liban…

Je ne savais même pas que c’était si petit, ni qu’il n’y avait que deux frontières ! Je savais que le Liban avait été sous influence française, vaguement, que les gens n’y étaient pas uniquement musulmans (eh oui, pour l’Occident, qui dit arabe dit musulman), qu’ils avaient un joli accent, et que c’était une zone instable… Le reste, je me le suis imaginé, avec ce que j’avais en tête de stéréotypes qui concernent les pays arabes : des gens extrêmement accueillants, une nourriture fabuleuse, des marchés colorés plein de senteurs inconnues, le folklore arabe avec les instruments de musique, les vêtements et les produits de beauté (héhé) traditionnels… mais aussi -tout en ayant bien imprimé dans un coin de ma tête que le Liban était très moderne- une liberté de la femme limitée, un niveau d’éducation plus bas qu’en Europe, un système beaucoup moins organisé que par chez moi…

Il y a du vrai et du faux dans tous les stéréotypes, je le sais depuis longtemps, et je me suis dit qu'il n'y avait pas mieux pour les infirmer ou confirmer que d'aller voir par moi-même... Quand j'ai appris que le projet de SVE avait été retenu, j'ai commencé à me préparer en me documentant sur le Liban, en rencontrant des gens qui y sont allés, en allant voir des expos ou des spectacles venant du monde arabe... Ma connaissance du pays, des bases de l’arabe littéraire, de quelques notions politiques, s’est enrichie… Mais en arrivant ici je me suis sentie tellement ignorante, tant la situation politique est compliquée ! Il y a tellement de choses à savoir sur l’histoire, les communautés, les différents partis et armées pour arriver à saisir ne serait-ce qu’un minimum de la culture et du mode de pensée libanais, que c’en est décourageant ! Même si les deux mois que j'ai passés cette année en Turquie m'ont introduite à la culture orientale, même si je trouve souvent des mots similaires en turc et en arabe, même si je connais un peu la culture arabe pour avoir vécu à Marseille pendant 6 ans....j’ai été complètement perdue en arrivant ici...

Il faut l'avouer, pas mal de sensations désagréables m’ont envahie au début...

D'abord le bruit, incessant, des voitures, des klaxons, des travaux.... Le harcèlement des chauffeurs de taxi à qui on doit sans cesse faire signe que non, on a n'a pas besoin de taxi pour l'instant.... La chaleur, qui peut être terriblement humide, et très fatigante... La pollution, étouffante, qui fait mal à la gorge et qui noircit les ongles.... La sensation d'être en danger de mort dès qu'on est sur la route...

Mais des sensations agréables aussi : l’odeur des narguilés, du jasmin, celles des goyaves quand on passe devant les magasins de fruits et légumes… Les rues pleines d’arbres magnifiques, des orangers, des caoutchoucs géants, des bougainvilliers, des palmiers… Les rencontres qui sont beaucoup plus simples qu’en France… L’impression que tout est possible en demandant à telle ou telle personne, qui se fera un plaisir de rendre service…

Et puis ensuite, des découvertes étonnantes : je savais que Beyrouth était moderne, mais je la croyais pas occidentale à ce point ! Je m’attendais à voir de vrais souks à l’endroit qui en porte le nom : à la place, un temple de la consommation ultramoderne, avec tout ce qu’il faut de magasins occidentaux ultra luxe…

La mode est au classe, au glamour, au sexy absolument : être beau, c’est un devoir ? En tout cas, c’est efficace !

La découverte de la consommation excessive : l’électricité, l’eau, la climatisation, le plastique, l’essence, les sacs au supermarché pour quasiment chaque article… on a l’impression qu’au Liban, les ressources sont intarissables !

Le niveau d’éducation très élevé, qui certes ne concerne pas l’absolue totalité des gens (car l’obligation d’aller à l’école n’est pas autant respectée qu’en France), mais qui est impressionnant pour ceux qui ont eu la chance de suivre une scolarité normale, et encore plus pour ceux qui ont eu accès aux écoles privées : quasi tout le cursus se fait en anglais ou en français, et ça donne… des gens qui parlent en mélangeant très naturellement l’arabe, l’anglais et le français, qui passent d’une langue à l’autre sans chercher leurs mots, et qui connaissent parfois mieux que moi la littérature, l’art et même l’histoire de mon propre pays ! Je suis très impressionnée par l’ouverture des libanais sur les autres pays, en particulier sur le mien bien sûr à cause de l’histoire… Et cela m’impressionne d’autant plus qu’on ne peut pas dire la même chose des français !

L’impression, pas très agréable, d’être une occidentale parmi beaucoup d’autres, et d’être mise dans le même sac que tous ces gens attirés par les ‘’zones à conflits’’, qui rendent la guerre et les malheurs exotiques, qui sont là pour sonder les gens et leur expérience de guerre. Je fais un service volontaire européen ici, mais je le fais avant tout pour moi, pour avoir une expérience dans un autre pays, pour apprendre une nouvelle langue, pour savoir ce que c’est que 12 mois de volontariat, et oui, il est vrai, pour avoir la satisfaction de donner un coup de main à des projets qui me semblent pertinents. Mais j’aurais très bien pu faire mon volontariat en Turquie ou en Roumanie. Je ne suis pas là dans un but humanitaire, et loin de moi l’idée de changer le sort des palestiniens, des pauvres, des femmes de ménage dont le sort me choque ou de celui de l’environnement qui me fait de la peine… Je laisse ça aux libanais et aux personnes compétentes.

Le sentiment attristant que tout ici étouffe sous la politique et le contrôle que les autres Etats prennent sur le Liban. Tout est lié à ces histoires de tensions inter-communautaires, politiques, géo-politiques… Les problèmes d’environnement, de conditions de vie, de culture, de handicap, d’éducation… ne sont jamais prioritaires. Combien de fois ai-je entendu ‘’ce n’est pas la priorité’’. Alors, quand ça le deviendra ? C’est un sentiment de découragement qui me vient à moi, étrangère, qui ne suis là que depuis deux mois, et qui me rend triste, alors que le Liban n’est même pas mon propre pays… Alors comment les gens d’ici font pour vivre avec ça ?

Depuis que je suis arrivée, la reflexion qui me revient souvent, c’est que je ne pensais pas que tout serait aussi compliqué, et que j’ai à peine effleuré du doigt quelque chose qui peut me rendre extrêmement triste. Je me demande quand je vais me rendre compte de toutes les choses sales qui ont lieu ici, et comment je vais y réagir. Une française présente au Liban depuis des années m’a dit un jour : ‘’c’est bien de parler la langue pour s’intégrer, mais c’est bien de ne pas la parler pour se protéger’’. Question de choix.

Tous ces questionnements et ces remarques pas très positifs dans l’ensemble sont bien sûr contrebalancés par la bienveillance que me portent la plupart des gens que je rencontre, qui sont attentionnés, compréhensifs, qui n’hésitent pas à prendre sur leur temps pour se rendre disponibles, qui veulent m’inviter ici et là, qui ont conscience des difficultés que peut rencontrer un étranger arrivant dans leur pays, qui aiment me faire découvrir la culture, la nourriture, l’art… Ce qui me frappe c’est cette facilité qu’ont les libanais que j’ai rencontrés à parler de leur pays avec à mon avis pas mal de recul… j’ai l’impression qu’ils en ont l’habitude, qu’ils savent bien expliquer le Liban, son fonctionnement et ses habitants… Ce qui est sûr, c’est que je ne serais pas capable d’autant sur mon propre pays !

Et chose agréable, je commence à découvrir avec plaisir et étonnement la vie culturelle et artistique de Beirut que je trouve en général de qualité et assez développée… Les gens ici me semblent curieux, ils ont envie de découvrir, sortent facilement, sont prêts a changer de programme à la dernière minute pour aller voir un film ou une pièce de théâtre… je découvre de belles choses, audacieuses, et comme c’est un petit milieu, on revoit les mêmes gens d’un événement à l’autre, et les artistes me semblent tellement plus abordables ici qu’en France…

L’avantage d’un système moins organisé qu’en France, c’est qu’il laisse la place à l’improviste et la spontanéité, et c’est quand même bien agréable ! Ici tout est facile et rien n’est loin…

(Article extrait du site de l'association libanaise Khayal : http://khayal.org/en/blog/?pstin=26&id=3)